"Croyez en la raison" : l'injonction paradoxale d'un omni président (Frontpopulaire.fr, 14 février 2022)

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LIRE l'article sur Frontpopulaire.fr : "Croyez en la raison" : l'injonction paradoxale d'un omni président, article de Maud Coudrais dans Frontpopulaire.fr

Résumé :

Se réclamant de la raison, le chef de l'Etat et son gouvernement imposent à la population des injonctions contradictoires inédites. Une manipulation rendue possible par le triomphe de la technocratie.

Notre culture a tellement valorisé la raison que son utilisation à des fins autoritaires  par les gouvernants passe inaperçue pour une majorité de citoyens. Pour le chef de l'Etat et son gouvernement, l'argument de la rationalité, de la science sont ainsi devenus un moyen d'éliminer la contestation et la discussion, à l'opposé même de la méthode scientifique qui implique la réfutation et la vérification.

Article in extenso: 

Le président Macron est connu pour son credo de l’« en-même temps ». Cela pourrait révéler une capacité rassurante à assumer la complexité du monde. Une aptitude louable à concilier les pôles opposés, digne des sages védiques ou taoïstes. Et si la méthode de l’« en-même temps » correspondait surtout à une série d’injonctions paradoxales qui placent les Français dans une impasse angoissante voire dangereuse pour leur équilibre mental ? Certains l’ont suggéré.

Aujourd’hui, cette méthode de communication manipulatrice est appliquée à la question du fondement de l’action politique et normative au temps du Covid-19. Dans un texte destiné au peuple, mais réservé aux abonnés de L’Express, publié le 21 décembre dernier, le chef de l’État affirme : « Aspiration à la raison et besoin de transcendance cohabitent en chacun de nous. » Il précise toutefois que « la science demeure un idéal et une méthode ». Il se dit inquiet face à la montée de l’intégrisme religieux, et du « complotisme ». On pourrait se féliciter d’un discours qui offre une place tant à la raison qu’au spirituel. En réalité, cette affirmation, qui semble contenter les uns et les autres, les trahit tous. La valeur de la foi n’est affirmée que pour la mettre au service de la science et de la rationalité. Croyez en la science et en la raison, ainsi pourrait-on résumer le message présidentiel. D’ailleurs, le 27 décembre 2020, Emmanuel Macron avait déclaré via son compte Twitter : « Je l’ai dit, je le répète : le vaccin ne sera pas obligatoire. Ayons confiance en nos chercheurs et médecins. Nous sommes le pays des Lumières et de Pasteur, la raison et la science doivent nous guider. »

Dans les années 50, le chercheur américain Grégory Bateson a identifié avec son équipe le mécanisme de double bind. Une double contrainte est une situation dans laquelle une personne est soumise à deux contraintes ou pressions contradictoires ou incompatibles. La personne se trouve placée dans une situation impossible, et dans laquelle même la sortie est impossible. La parole et l’action présidentielle offrent une parfaite illustration de cette technique de manipulation dans le champ juridique.

La raison et la science sont, depuis le début de l’épidémie, présentées comme les fondements de l’action publique par le chef de l’État et ses porte-paroles. Les mesures restrictives de liberté telles que la proclamation de l’état d’urgence sanitaire, l’instauration du passe sanitaire, puis du passe vaccinal, l’obligation vaccinale de certaines catégories de population sont justifiées au nom de la protection de la santé des populations. Mais ce fondement est imposé sur le mode de la croyance, non de la connaissance. Création d’un conseil scientifique soustrait à toute désignation et à tout contrôle démocratique, qualification des contestations de « complotistes » sans réfutation, censure médiatique des voix dissidentes, même les plus prestigieuses. La décision du Conseil Constitutionnel du 21 janvier est un exemple éclatant de complaisance institutionnelle. La motivation juridique frappe par sa partialité : absence d’analyse des arguments contradictoires, de mise en balance des valeurs sociales à concilier (liberté, droit au respect de la vie privée, sécurité juridique, égalité devant la loi…), d’examen de la motivation sanitaire invoquée par le Gouvernement, simple renvoi à « l’état des connaissances scientifiques dont [le législateur] disposait ». La composition même du Conseil constitutionnel représente une aberration au regard du principe d’indépendance et d’impartialité, eu égard aux conflits d’intérêts notoires.

La crise sanitaire révèle la capacité d’autocensure et de court-circuitage de tous les contre-pouvoirs démocratiques à la fois institutionnels et citoyens. Elle met à nu l’hypocrisie et le cynisme de l’action de l’exécutif. L’objectif sanitaire est utilisé de manière purement rhétorique. En pleine crise sanitaire, les mesures restrictives de liberté sont légitimées par le risque de saturation des hôpitaux. En même temps, 5700 lits d’hospitalisation complète ont été fermés en 2020, selon le ministère de la Santé. L’État invoque l’objectif de protection de la santé et l’intérêt général. En même temps, il confie au cabinet de Conseil privé McKinsey l’organisation logistique de la campagne vaccinale, alors que celui-ci est impliqué dans le scandale des opioïdes, et accepte en février 2021 de verser 573 millions de dollars pour clore les poursuites judiciaires engagées par 49 États américains qui lui reprochent d’avoir fait encourager les industriels à prescrire des médicaments dangereux afin d’accroître leurs ventes… Là où la raison et la science imposent de douter, de confronter les preuves, de prouver les résultats, le pouvoir en place sacralise la raison tout en punissant quiconque l’exerce.

En même temps, la croyance, la transcendance sont consacrées, mais balayées au nom de l’urgence, de la statistique et de la nécessité. En même temps, les citoyens sont sommés d’être raisonnables et placés dans l’impossibilité de l’être. Ils sont dépossédés de leur droit à disposer de leur corps et de leur liberté de choisir en conscience de ne pas se soumettre à un traitement expérimental. Ils sont mis en demeure de se soumettre à des mesures incohérentes et à l’intentionnalité douteuse. Ceux qui luttent pour conserver leur liberté la perdent. Et ceux qui se soumettent pour la conserver la perdent aussi. D’où sans doute la tentation du déni pour arriver à subir cette maltraitance institutionnelle. Refus de voir la réalité en face entretenu par la menace de l’excommunication savamment entretenue par les gouvernants.

Comment en est-on arrivé là ?

L’actuel président de la République est le symptôme d’une pathologie déjà bien ancrée dans notre société. Les règles de droit et l’action politique ne peuvent pas être hors sol. Elles doivent trouver leur appui sur des principes supérieurs qui les transcendent. C’est le rôle de la Constitution, fondation de notre maison commune. Historiquement, le droit tirait son sens et sa légitimité de la parole divine et devait s’y conformer. Avec la philosophie des Lumières, la raison et la science sont apparues comme l’outil de libération face aux obscurantismes. Le problème est que la raison s’est transformée elle-même en instrument d’asservissement. Nombreux sont les philosophes qui l’ont décrit. La modernité a vidé peu à peu la rationalité de sa chair. D’éthique, elle est devenue technique.

Le droit technocratique prétend puiser sa source exclusivement dans la raison, dans la science. Mais il n’est pas possible d’évacuer la part émotionnelle du droit et de la vie sociale. Les neuroscientifiques ont prouvé que l’intellect n’est rien sans la sensibilité (Antonio Damasio). Le discours technocratique véhicule donc un dangereux mensonge. Il entraîne un retour de l’émotion d’autant plus violent qu’elle est refoulée. Le Gouvernement actuel le sait et instrumentalise les pulsions les plus négatives du peuple pour asseoir sa domination. Diviser pour mieux régner. Pas étonnant que l’opposition entre vaccinés et non vaccinés ait été accentuée et exploitée à outrance. La démarche présidentielle prétendument rationnelle révèle sa véritable nature pulsionnelle et archaïque (terreur de la mort, haine de l’autre, peur de l’exclusion…). Cacher la part d’émotionnel c’est accroître son pouvoir en interdisant de nommer le réel pour ce qu’il est. La technocratie est essentiellement communicationnelle (Emanuele Severino). Pas étonnant que l’État lui-même dépense des sommes exorbitantes pour payer des cabinets de conseil privés.

À force de matérialisme et de soumission aux appareils qui conditionnent son existence, une bonne part de la population s’est déconnectée de sa propre sensibilité, et donc de son aptitude au jugement moral, de son bon sens et de son instinct vital. D’où le manque de réaction d’une majorité aux mesures liberticides injustifiées. Seule la sensibilité permet de sortir de l’hypnose collective et de se rattacher au réel. Déjà, chef-d’œuvre de sagesse politique, d’une actualité saisissante, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui fait partie de notre Constitution, exhortait les citoyens à rester vigilants, en partant de leur ressenti. Les Constituants ont choisi de proclamer dans le préambule que « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements ». Ils ont demandé à leurs concitoyens d’avoir « constamment présente » la Déclaration « afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. »

Notre raison s’incarne dans notre corps qui lui permet de s’ancrer dans le réel. Il n’est pas étonnant que le pouvoir cherche à le soumettre. Retrouvons la maîtrise de notre corps en le soustrayant à l’arbitraire du pouvoir. Défendons notre souveraineté d’êtres libres et dotés de discernement en refusant le culte d’une pseudo-raison et d’une pseudo-science.